PIRAT de A à Z à l’université de Besançon : abécédaire pour une didactique de la traduction à l’ère du numérique

Résumés

Cet article présenté sous forme d’abécédaire porte sur le projet PIRAT (Pédagogie Innovante et Recherche Appliquée en Traduction), dont la mise en place au département de LEA de l’université Marie et Louis Pasteur de Besançon a commencé en janvier 2025. Chaque entrée de l’abécédaire vise à problématiser et à présenter la genèse du projet PIRAT et ses parties prenantes, son cadre et ses objectifs pédagogiques, l’environnement numérique en constante évolution auquel le projet cherche à adapter l’enseignement de la traduction, son ancrage théorique dans la pensée traductologique, sans oublier les enjeux du travail en équipe multilingue (son intérêt, ses apports, ses défis) mobilisant des personnels enseignants aux statuts différents, dont tous ne sont pas spécialisés en traductologie.

This paper written as an ABC deals with PIRAT (Pédagogie Innovante et Recherche Appliquée en Traduction – Innovative Pedagogy and Applied Research in Translation), a project which officially started in January 2025 at Marie & Louis Pasteur University in Besançon. Each entry in the alphabet presents the issues at stake and the birth of the project, the participants in the PIRAT project, its pedagogical framework and objectives, the ever-changing digital environment to which it seeks to adapt, and its theoretical foundations in relation to translation studies. It also tackles the challenges of implementing a project as a multilingual team, including the interest of doing so, the team’s contributions, and the difficulties of involving teaching staff with different statuses, not all of whom are specialised in translation studies.

Questo articolo, presentato sotto forma di sillabario, riguarda il progetto PIRAT (Pedagogia Innovativa e Ricerca Applicata in Traduzione), che ha ufficialmente avuto inizio nel gennaio 2025 al dipartimento LEA dell’Università Marie e Louis Pasteur di Besançon. Ogni entrata dell’abbecedario ha l’obiettivo di problematizzare e presentare la genesi del progetto PIRAT e le sue parti, il contesto e gli obiettivi pedagogici, l’ambiente digitale in costante evoluzione a cui il progetto cerca di adattare l’insegnamento della traduzione, l’appoggio teorico traduttologico, senza dimenticare le sfide che comporta lavorare in un team multilingue che coinvolge insegnanti con status diversi e non tutti specializzati in traduttologia.

Index

Mots-clés

projet pédagogique, didactique de la traduction, outils numériques, collaborativité, Skopos

Keywords

pedagogical project, translation didactics, digital tools, collaborative work, Skopos

Parole chiave

progetto pedagogico, didattica della traduzione, strumenti digitali, collaborazione, Skopos

Texte intégral

Abécédaire – L’autrice de cet article a choisi l’abécédaire comme modalité d’expression scientifique pour séquencer l’exposé des enjeux, des objectifs et des aspects pratiques de la mise en œuvre d’un projet collectif de rénovation des enseignements de traduction au sein d’un département LEA. Arrivée – (de qui, où et pourquoi ?). Nous parlons ici de l’arrivée à l’université de Besançon de Virginie Buhl, maîtresse de conférences en traduction et traductologie. Ce recrutement a été motivé par la nécessité de renforcer une équipe d’enseignant·es titulaires trop peu nombreuse et par la volonté d’adosser les enseignements de Langues Étrangères Appliquées à la recherche1.

Biais d’ancrage – Avec la diffusion auprès du grand public d’outils numériques produisant des pré-traductions quasi-instantanées, le biais d’ancrage ne risque-t-il pas de désapprendre la traduction à nos étudiant·es ? « Pour éviter l’effort de traduire, le plus simple est parfois d’accepter la phrase proposée par la machine et de ne changer qu’un mot ou deux ». C’est ce que l’on appelle le biais d’ancrage : « la proposition automatique impose sa marque dans l’esprit du traductaire […] » (Elbaz, 2024 : 11-12). Comment continuer à donner le goût de cet effort aux étudiant·es et à les sensibiliser à l’utilité de la traduction ?

Constat d’équipe :

L’utilisation de l’IA qui est faite par les étudiants ne contribue pas à développer leurs compétences et leur esprit critique. Elle favorise au contraire une foi aveugle dans la toute-puissance de la machine, du logiciel ou de l’IA et une utilisation de leurs résultats bruts. La passivité induite par une telle utilisation fait obstacle à la réflexion personnelle, à la responsabilisation intellectuelle et au développement des compétences comme des connaissances. Dans le domaine de la traduction, cela aboutit à une méconnaissance totale des enjeux interculturels et rédactionnels soulevés par cette pratique de médiation réflexive à caractère linguistique2.

Didactique de la traduction – Le projet porté par une équipe du département LEA à l’université de Besançon a été élaboré sur la base de ce constat et des problématiques associées au Biais d’ancrage que soulèvent certains usages des outils numériques d’aide à la traduction, notamment ceux qui sont disponibles gratuitement auprès du grand public. L’équipe pédagogique et Virginie Buhl, porteuse du projet PIRAT (Pédagogie Innovante et Recherche Appliquée en Traduction), s’efforcent de considérer ces outils non seulement comme un risque mais aussi comme l’occasion de renouveler certaines pratiques pédagogiques au sein du département, dans le domaine de la didactique de la traduction.

Éthique(s) de la traduction – L’un des objectifs de ce projet est d’amener notre public à une pratique de la traduction plus éthique ou, a minima, plus consciente des enjeux éthiques que soulèvent la traduction en général et sa pratique outillée – voire automatisée et déléguée à un moteur de traduction – en particulier. Il s’agit donc de développer chez nos étudiant·es et futur·es professionnel·les des langues ce que la traductologie décrit comme une éthique de la traduction, notion qui se distingue d’une méthodologie prescriptive. On cherchera plus précisément à les sensibiliser à l’éthique de la traduction que J. Delisle définit en première analyse comme l’« ensemble des présupposés, des valeurs et des normes qui guident en sous-main le travail du traducteur et influencent ses décisions quant au choix des textes à traduire et des stratégies de traduction » (Delisle, 2021 : 116).

Fonctionnaliste – L’ancrage théorique de l’approche de la traduction qui sous-tend ce projet correspond aux approches fonctionnalistes de la traduction et à la théorie du Skopos développées notamment par Christiane Nord (1991). Cette « conceptualisation de la pratique de la traduction en fonction de la finalité des textes, de l’effet escompté d’une traduction » (Delisle, 2021 : 340) – qui n’est pas sans rappeler l’approche cibliste qui structure la pensée de Jean-René Ladmiral – favorisera chez les étudiant·es une conscientisation 1) des attentes des commanditaires d’une traduction professionnelle, 2) des besoins supposés des destinataires des textes traduits par leurs soins, 3) de la nécessité d’adapter certains textes à ces destinataires et au contexte communicationnel qui constitue l’horizon de sa réception.

Genres textuels – La question des genres textuels dont relèvent les supports pédagogiques utilisés dans le cadre du projet PIRAT est indissociable de l’ancrage théorique présenté ci-avant. La mise en pratique d’une didactique qui s’appuie sur une diversité de genres et supports textuels nous a semblé très importante pour sensibiliser nos étudiant·es à la prise en compte de la spécificité de chaque document à traduire et de son utilisation potentielle. Ainsi, la traduction deviendra une pratique professionnelle située, orientée vers une finalité autre que la correction par un·e enseignant·e et l’attribution d’une note. À tout le moins, l’occasion sera donnée à chaque étudiant·e de se projeter dans une telle pratique de la traduction. De ce fait, l’équipe pédagogique se propose d’utiliser aussi bien des articles extraits de la presse internationale que des dépliants touristiques, des guides pratiques, des supports publicitaires, etc.

HCÉRES – À l’origine du projet PIRAT, mentionnons un rapport de l’HCÉRES faisant état d’un manque d’adossement à la recherche des enseignements du département LEA. On peut s’étonner d’une telle attente s’agissant d’une filière professionnalisante, qui n’est a priori pas destinée à former la jeune génération à la recherche. Cependant, la direction du département a pris le parti de saisir cette occasion de refonder une partie de la formation et d’inciter l’équipe enseignante à concevoir ses cours comme un dialogue entre théorie et pratique, entre recherche et action. Cela a motivé, en 2024, le recrutement d’un·e MCF dont le cahier des charges consisterait à présenter dès son audition un projet pédagogique centré sur la formation des étudiant·es par la recherche et à la recherche. Dans le cadre du projet PIRAT, sans nécessairement aller jusqu’à former les étudiant·es de licence et de master professionnel à la recherche scientifique, l’objectif consiste à développer non seulement leurs compétences traductionnelles mais également leur réflexivité sur l’ensemble des pratiques langagières relevant de ce qu’on appelle communément la traduction.

Inclusive – Afin de mettre en place un projet tel que PIRAT, il est indispensable d’adopter une approche inclusive, qui tient compte de la diversité qui caractérise l’équipe enseignante engagée dans l’enseignement de la traduction au sein du département LEA. Comme la plupart des départements de LEA et de LLCER en France, ces enseignements mobilisent des personnels aux statuts très différents, dont une grande partie n’a pas été formée à la traductologie et, par conséquent, peut manifester une réticence à intégrer les apports de ce champ de recherches dans leurs cours de traduction, a fortiori si cela demande un investissement conséquent (Léchauguette, 2021 : 63). Pour autant, il nous semble crucial d’associer des collègues aux statuts et horizons disciplinaires différents dans une pratique didactique réflexive de la traduction et selon un processus collégial et inductif, parfois appelé bottom-up. En effet, grâce à leur expérience, ces collègues ont nécessairement amorcé une réflexion traductologique « de plein champ », qui peut utilement nourrir le projet PIRAT. De plus, l’indispensable adhésion aux pratiques pédagogiques mises en œuvre, sans laquelle elles ne sauraient convaincre les étudiant·es, suppose que l’ensemble de l’équipe soit associé au développement et à la mise en place du projet.

Jeunesse – L’utilisation de supports pédagogiques extraits de la presse jeunesse mérite un développement à part. De fait, elle peut surprendre et paraître inadaptée dans le contexte d’enseignement qui est le nôtre. En effet, les supports privilégiés dans les formations LEA sont essentiellement des extraits tirés de la presse française et internationale ainsi que des documents professionnels. Cependant, les supports pédagogiques issus de la presse jeunesse, voire de livres jeunesse à caractère pragmatique ou scientifique, nous sont apparus comme particulièrement propices à la sensibilisation des étudiants au public cible d’une traduction et à la nécessité d’adapter le ton, le style, le vocabulaire, voire le contenu informationnel et culturel d’un document, à ses destinataires (Buhl, 2025a). Ainsi, des extraits de magazines destinés aux adolescents et aux jeunes adultes, des passages d’ouvrages spécialisés qui présentent certains métiers, certains produits aux jeunes voire aux très jeunes consommateurs seront utilisés par l’ensemble de l’équipe pédagogique dans le cadre du projet PIRAT. Didactisés de façon à projeter le public étudiant dans un contexte professionnel qui les amènerait à traduire ces documents (pour les jeunes visiteurs d’une foire commerciale, par exemple), ils seront très formateurs. Par ailleurs, ils demandent une forme d’empathie, de la créativité et un vécu relationnel – aussi mettent-ils en valeur le supplément d'âme et les compétences propres à la traduction humaine3.

Liens pédagogiques entre les cours : L’une des idées que l’équipe LEA pourra mettre en place dans le cadre de projet consiste à établir des prolongements pédagogiques entre différents cours. Ainsi, un travail coordonné de préparation des supports pédagogiques permettra de travailler sur des textes en thème suivi et de retrouver la thématique de ces textes en traduction orale. Les étudiants bénéficieront ainsi d’occasions de réinvestir le lexique abordé une première fois ou de mieux l’assimiler. Cela suppose une concertation en amont entre enseignants et renforce également la cohérence thématique des différents enseignements. Sur le plan pratique, il est possible de trouver des textes en menant des recherches documentaires puis d’utiliser un outil d’IA conversationnelle pour élaborer un dialogue entre différents protagonistes qui développe les problématiques associées à ces documents dans un contexte imaginaire qu’il s’agit de définir précisément dans la requête. À charge ensuite pour l’enseignant·e de compléter et de modifier le dialogue qui servira de support aux exercices de traduction à vue ou d’interprétation.

Multilingue – Mis en œuvre dans un département de LEA, le projet PIRAT est nécessairement multilingue. En l'occurrence, il met en présence les paires de langues suivantes : ang–fra, esp–fra, all–fra, ita–fra et rus–fra. Cette caractéristique des formations LEA participe de la diversité de l’équipe engagée dans le projet. Nous sommes partis du principe que cette diversité linguistique et culturelle est source d’enrichissement pour le projet et qu’elle fera toute l’originalité du manuel que nous espérons rédiger collectivement à l’issue de nos expériences pédagogiques. Le pari que nous faisons est également que cette expérience collective sera riche en enseignements pour les collègues – tout comme les exercices en équipes s’inspirant de la didactique socioconstructiviste – pour le public étudiant. Par ailleurs, les étudiant·es pratiquant nécessairement deux langues vivantes, le projet est également destiné à leur donner l’occasion de constater que les outils numériques sont plus ou moins performants selon les langues. Ce constat peut constituer la première étape d’une prise de conscience critique des limites de ces outils.

Numérique (outils) – Quelle place pour le numérique dans le projet PIRAT ? La porteuse du projet étant non seulement enseignante-chercheuse mais également une traductrice professionnelle très attachée à la préservation de ce métier, le principe général reste celui d’une intégration limitée et encadrée de certains outils numériques d’aide à la traduction. Les modalités envisagées en concertation avec l’ensemble de l’équipe correspondent à l’association d’activités de traduction pure à d’autres activités pédagogiques : (1) la comparaison guidée de pré-traductions produites par des moteurs de traduction (Google Traduction, DeepL version gratuite ou professionnelle), (2) une réflexion linguistique et métalinguistique ainsi que différentes tâches à mener sur ces pré-traductions, conçues comme une préparation à (3) la traduction humaine autonome, traditionnellement effectuée par les étudiants à l’aide de dictionnaires et de recherches documentaires en ligne. La méthodologie de l’utilisation de dictionnaires et des recherches en ligne fera également l’objet de rappels importants en début d’année, notamment au niveau licence.

Oral – La traduction orale semble en première analyse bien résister à ce que nous pouvons appeler la tentation numérique. En effet, des exercices tels que la traduction à vue de plusieurs phrases d’un texte ou l’interprétation simultanée d’extraits de vidéo et les simulations d’interprétation de liaison pendant les cours de traduction orale ne laissent pas le temps aux étudiants d’utiliser les outils de traduction automatique ou d’interroger une IA conversationnelle. Pour autant, certains de ces outils numériques peuvent être mobilisés dans le cadre de cours de traduction orale, de façon à en renforcer les effets pédagogiques. Tel est le choix qui a été fait dans le cadre du projet PIRAT. Ainsi, nous pourrons être amené·es à mettre des équipes d’étudiant·es en compétition dans le cadre de joutes de traduction « contre » l’IA : la consigne de cet exercice sera de faire preuve d’un usage de la langue d’arrivée aussi inventif que possible (et que le justifie le texte de départ) pour lutter contre l’effet nivelant de la langue très standardisée que l’on observe souvent dans les textes produits par des outils numériques. Dans le même esprit, des joutes de post-édition sont également envisageables, notamment pour amorcer la réflexion métalinguistique des étudiant·es sur le début d’un texte dont la suite devra ensuite être traduite avec des outils traditionnels (Buhl, 2025b). Ces joutes amèneront les équipes d’étudiant·es à défendre oralement leur choix de traduction, de post-édition et de mise en forme du texte final qui auront été élaborés en amont.

Pérennisation – Comme tous les projets financés par l’ANR dans le cadre de la Loi de Programmation de la Recherche, le projet PIRAT, qui couvre une période allant de janvier 2025 à janvier 2027, devra ensuite être pérennisé. Cette période de deux ans est consacrée à la réflexion collective et à l’expérimentation pédagogique dont nous devrons tirer des conclusions de façon à mettre en place des modalités durables de rénovation de nos enseignements. Le défi tel qu’il nous apparaît à ce stade est à la fois d’ordre pratique et technologique. S’il semble possible à l’heure actuelle d’impulser un tournant technologique à nos cours de traduction, l’évolution extrêmement rapide des outils numériques à la disposition du grand public – et a fortiori de ceux qui sont accessibles sur abonnement – ne risque-t-elle pas de rendre nos pratiques obsolètes en quelques années ? Pour autant, l’intérêt de ces pratiques pour la didactique de la traduction disparaîtra-t-il avec l’apparition de nouveaux outils plus performants? Nous faisons le pari que développer l’esprit critique et la créativité du public étudiant constitue un rempart durable face à ces avancées technologiques et à ce que nous avons appelé la tentation du numérique dans le paragraphe précédent. Sur le plan pratique, la mise en œuvre d’un enseignement de la traduction rénové et enrichi au sein d’une communauté de pratiques qui s’étend au-delà des participant·es au projet PIRAT devra être envisagé au sein du département LEA, à la fois par souci de cohérence dans les enseignements et pour éviter toute situation de rupture d’égalité entre nos étudiant·es.

Recherche et essaimage - La question de la pérennisation amène celle de la valorisation et de l’essaimage des recherches en didactiques associées à la mise en place des actions pédagogiques du projet PIRAT. Lors de la phase de l’élaboration et du dépôt du projet, Michel Savaric, directeur du département LEA, et Virginie Buhl, porteuse du projet, ont prévu plusieurs actions de valorisation auprès de la communauté éducative et scientifique. En effet, le développement d’outils numériques d’aide à la traduction et des IA conversationnelles suscite une réflexion dans nombre d’autres universités et écoles de traduction. Aussi semble-t-il important de mutualiser nos réflexions et de valoriser nos actions pédagogiques respectives au sein d’une communauté de pratiques nationale. Par ailleurs, nous prévoyons la publication d’un manuel plurilingue rédigé collectivement par l’équipe enseignante PIRAT, comportant des exemples de textes didactisés et traduits ainsi que des fiches d’activités pédagogiques pour la traduction orale, notamment.

(inter)Sémiotique – Dans le cadre des activités pédagogiques proposées aux étudiant·es de LEA par l’équipe du projet PIRAT, la traduction sera associée à un décryptage sémiotique plus vaste. Cette lecture portera sur des documents associant textes et images : extraits de bandes dessinées, coupures de presse accompagnées d’illustrations photographiques ou de caricatures de presse, dessins insérés dans les livres jeunesse utilisés, photos ou schémas accompagnant des documents professionnels, interviews. Les finalités pédagogiques de cette approche intermédiale sont multiples : il s’agit de sensibiliser le public étudiant à l’analyse critique de supports visuels mais aussi de s’appuyer sur ses compétences dans ce domaine. Par ailleurs, l’IA reste moins compétente que l’humain dans ce processus d’interprétation complexe. C’est donc une valeur ajoutée à renforcer dans le cadre d’une formation universitaire destinée à développer de futur·es professionnel·les langagiers multitâches, adaptables et curieux.

Traductique – Qu’en est-il de l’intégration de la traductique au projet PIRAT ? Dans le contexte actuel, celui d’un engouement du grand public et des réseaux sociaux pour les traductions automatiques générées par les moteurs de traduction ainsi que par l’IA, nombre de professionnel·les de la traduction ont souligné que la traduction assistée par ordinateur fait partie intégrante de leur environnement de travail depuis plusieurs décennies. Cependant, notre département LEA et son master ne sont pas des formations destinées spécifiquement à former des traductrices et des traducteurs professionnel·les. L’équipe engagée dans le projet PIRAT a pourtant jugé utile de se former, ne serait-ce que pour parler des outils de TAO en connaissance de cause dans le cadre des cours de traduction. Une formation technique à Trados a donc été organisée dans les locaux de l’université au printemps 2025. Le ressenti des différents membres de l’équipe enseignante a été pour le moins contrasté et la seule traductrice professionnelle – Virginie Buhl, la porteuse du projet – compte pourtant parmi les stagiaires qui ont trouvé l’outil particulièrement difficile à prendre en main. Il n’en demeure pas moins intéressant, et cette formation a sensibilisé les enseignant·es aux réalités professionnelles de la traduction, à l’intégration de l’IA dans certains outils de TAO ainsi qu’à la dimension terminologique qui peut rendre la TAO particulièrement utile. Une partie de l'équipe enseignante envisage une brève démonstration destinée à initier les étudiant·es intéressé·es par une poursuite d’études dans des écoles de traduction pragmatique.

Université de Rouen – Pendant la phase de dépôt du projet PIRAT, l’établissement d’un partenariat avec le département LEA de l’université de Rouen nous est apparu comme une nécessité. Laura Cacheiro, MCF en traduction français-espagnol et traductologie au sein de ce département, a mené une réflexion sur l’intégration du numérique dans la formation LEA depuis plusieurs années. Son initiative a pris la forme de plusieurs journées d’études consacrées à ce thème, rassemblant une communauté de pratiques à l’échelle nationale. L’une de ces journées, qui permettent de mutualiser les expériences didactiques et pédagogiques, a inspiré Aurélie Deny, l’une des enseignantes de l’équipe de LEA à Besançon. Sa pratique de l’enseignement de la traduction a ensuite nourri et accéléré la mise en place du projet PIRAT. Les deux départements prévoient entre autres de mener des actions pédagogiques en parallèle et d’en mettre les résultats en commun, notamment en vue de publier un article ou un manuel.

Validation – À terme, l’évaluation du projet PIRAT nous permettra de savoir si les étudiant·es ont pleinement bénéficié de la rénovation des enseignements de traduction. Plus précisément, notre public étudiant aura-t-il été suffisamment accompagné pour acquérir et valider les compétences qui constituent nos objectifs pédagogiques ? Savoir si ce public se sent mieux encadré et formé dans son approche des outils numériques grand public appliqués à la traduction, mieux équipé en termes de compétences linguistiques, traductionnelles et intellectuelles face aux enjeux soulevés par ces outils nous permettra d’évaluer la pertinence et l’efficacité du projet lui-même.

Z – concluZions : Au moment de terminer la rédaction de cet article, il est prématuré de tirer des conclusions sur le projet PIRAT, dont la mise en place débutera véritablement à la rentrée 2025-2026. Toujours est-il que l’équipe engagée dans ce projet, très chargée en responsabilités et cours, s’est montrée globalement motivée et proactive tout au long de la phase initiale de réflexion, de formation et de conception de supports pédagogiques. La volonté de renforcer la pertinence pédagogique de ses actions, érodée par un contexte d’apprentissage transformé par l’apparition de certains outils numériques, contribue fortement à mobiliser cette équipe. Une équipe qui ne perd pas de vue, en outre, sa mission éducative plus vaste : former des citoyens dotés d’un esprit critique, d’une vigilance intellectuelle, d’une capacité à utiliser certains des outils existants – comme ceux qui ne manqueront pas d’être développés dans un avenir proche – de façon raisonnée et mesurée, et de s’en passer si cela s’avère nécessaire.

1 Ce deuxième point fera l’objet d’un développement à part, présenté dans l’entrée « HCÉRES ».

2 Extrait du projet pédagogique déposé à l’automne 2024 auprès de RITM-BFC, un dispositif de la COMUE Université Bourgogne Franche-Comté destiné à

3 Une traductrice professionnelle salariée chez Arte GEIE m’a confirmé que la traduction de reportages ou de rubriques d’Arte Journal Junior (destiné

Bibliographie

Buhl Virginie, 2025a, « Apprendre à traduire au temps de l’IA : le cas de la littérature jeunesse », Lecture Jeune, La création littéraire au défi de l’IA, n° 195, septembre, p. 25-28.

Buhl Virginie, 2025b, « Des joutes de traduction au sein d’une filière de langues appliquées face aux outils numériques grand public intégrant l’IA ? », L’intégration de la Traduction Automatique Neuronale dans l’enseignement de la traduction – Qu’apprend-on quand on apprend à traduire ?, La main de Thôt, n° 13, [https://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1627].

Delisle Jean, 2021, Notions d’histoire de la traduction, Québec, Presses de l’Université de Laval.

Elbaz Pascale, 2024, « De la traduction à la post-édition », Analyse Opinion Critique, Paris, Collection d’imprimés AOC, p. 5-24.

Léchauguette Sophie, 2021, « Pour un enseignement hybride en version », dans Tiffane Levick et Susan Pickford (dir.), Enseigner la traduction dans les contextes francophones, Arras, Artois Presses Université, p. 47-67.

Nord Christiane, 1991, Text analysis in translation – Theory, method and didactic application of a model for translation-oriented text analysis, Amsterdam/Atlanta GA, Rodopi.

Notes

1 Ce deuxième point fera l’objet d’un développement à part, présenté dans l’entrée « HCÉRES ».

2 Extrait du projet pédagogique déposé à l’automne 2024 auprès de RITM-BFC, un dispositif de la COMUE Université Bourgogne Franche-Comté destiné à apporter un soutien financier à des projets pédagogiques proposés, sélectionnés et mis en œuvre par les équipes pédagogiques et les responsables de formations des établissements partenaires afin de « faire de la réussite étudiante pour tous un enjeu majeur ». Source : https://www.ubfc.fr/excellence/ritm-bfc/

3 Une traductrice professionnelle salariée chez Arte GEIE m’a confirmé que la traduction de reportages ou de rubriques d’Arte Journal Junior (destiné aux enfants) nécessite un travail d’adaptation linguistique et culturel pour lequel elle n’utilise jamais d’outils tels que DeepL.

Citer cet article

Référence électronique

Virginie Buhl, « PIRAT de A à Z à l’université de Besançon : abécédaire pour une didactique de la traduction à l’ère du numérique », À tradire [En ligne], 4 | 2025, mis en ligne le 23 avril 2026, consulté le 29 avril 2026. URL : https://atradire.pergola-publications.fr/index.php?id=613 ; DOI : https://dx.doi.org/10.56078/atradire.613

Auteur

Virginie Buhl

Université Marie et Louis Pasteur, CRIT (UR 3224), F-25000 Besançon, France
Virginie Buhl est MCF à l’Université Marie et Louis Pasteur à Besançon. En tant que chercheuse, elle se partage entre la recherche-création en traductologie et la didactique de la traduction professionnelle. Ancienne élève de l’ENS Fontenay-St-Cloud (aujourd'hui ENS Lyon), elle enseigne l’anglais, la traduction et anime des ateliers d’écriture créative. Elle est agrégée d’anglais et titulaire d’un doctorat en recherche-création appliquée à la traductologie de l’ESIT-Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Elle est également traductrice littéraire indépendante depuis plus de vingt ans, et ses traductions ont été publiées par plusieurs maisons d’édition, dont Noir-sur-Blanc, Buchet-Chastel, Leduc-Charleston, Payot-et-Rivages. Elle est coéditrice de deux volumes consacrés à la traduction au prisme de la recherche-création, à paraître en 2026 dans la collection Vita Traductiva.

Droits d'auteur

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