Introduction
Le présent article a pour objectif d’apporter un éclairage sur des pratiques de classe centrées sur de la traduction pensée selon deux critères : créativité et collaboration. Il prend pour étude de cas une expérience pédagogique menée en troisième année de Licence LLCER anglais à Nantes Université, durant le second semestre de l’année 2024-2025. Intitulé « Cultural Translation », ce cours s’inscrivait dans une approche professionnalisante et expérientielle de la traduction, à la croisée des champs littéraires francophone et anglophone, en nous intéressant aux littératures contemporaines de la Caraïbe et de l’océan Indien.
Le titre de l’article, « La traduction au-delà des mots : une porte ouverte vers La Réunion », reprend celui d’une exposition organisée par les étudiants à la BU Lettres de Nantes Université1. Ce titre, choisi collectivement, par vote via des outils collaboratifs en ligne (Madoc, mur virtuel), témoigne de l’implication créative des étudiants et de leur appropriation du projet. Il constitue un point d’entrée symbolique pour notre article, dans la mesure où il reflète l’ambition d’une traduction envisagée comme espace de passage culturel, de partage et d’ouverture à l’autre. Ce processus collaboratif et réflexif nous invite ainsi à nous décentrer, en tant qu’enseignante, pour interroger notre propre pratique à la lumière des productions étudiantes2. C’est précisément leur sens de la créativité et l’esprit collaboratif dont ils ont fait preuve qui contribue, selon nous, à resituer « la traduction au-delà des mots » et en fait un espace hautement humain et humanisant, quoique toujours plus en proie aux évolutions de l’IA, même si les avancées technologiques ne sont pas du tout incompatibles avec une approche humaniste de la traduction. Il s’agit plutôt en effet, selon nous, de composer et même de « former » avec (Fiorini, Loock & ar Rouz, 2024)3.
Notre propos s’organise autour de trois axes principaux. Dans un premier temps, nous présenterons les fondements pédagogiques du cours « Cultural Translation » en revenant sur ses objectifs, ses modalités d’évaluation et son inscription dans une formation non spécialisée, mais ouverte sur les pratiques professionnelles de la traduction. Ce cours, nourri par des expériences concrètes et personnelles ou collaboratives dans les secteurs éditoriaux francophone et anglophone, proposait aux étudiants une immersion incarnée dans la fabrique du traducteur. Les activités proposées incluaient notamment des traductions dans les deux sens (anglais-français, français-anglais), en prenant en compte les variations linguistiques et créoles propres aux textes étudiés, étant donné la zone géographique choisie. Dans un second temps, nous analyserons les productions des étudiants, en particulier leur tâche finale, une traduction collaborative d’un extrait du roman Un monstre est là, derrière la porte (Gallimard, 2020) de la Réunionnaise Gaëlle Bélem4. Ce projet s’accompagnait de la conception d’un pitch éditorial ainsi que de première et quatrième de couverture illustrées, reprenant fréquemment le motif de la porte, devenu emblème du projet collectif, comme le rappelle le titre de l’exposition conçue par les étudiants. Nous aborderons plus particulièrement l’approche « culturelle » retenue pour ce cours, approche qui avait été articulée avec la traduction des références culturelles – ou « CSIs », « Culture-Specific Items » (Aixelá, 1996) – et les modalités de leur « passage » d’une langue et d’une culture vers une autre, avec ce que cela implique, notamment en termes éthiques et politiques, tout particulièrement lorsque l’on traduit des littératures dites « postcoloniales » vers des langues telles que le français ou l’anglais. Enfin, nous proposons d’ouvrir des perspectives pour d’éventuelles réitérations et prolongements de cette démarche pédagogique, en envisageant des collaborations interdisciplinaires et intersectorielles, et en tenant compte des retours d’expérience des étudiants. En partant des apprentissages qu’ils ont eux-mêmes formulés, nous souhaitons souligner le potentiel innovant et transformateur d’une pédagogie de la traduction fondée sur la collaboration et la créativité.
Présentation du cours de « Cultural Translation »
Insertion du cours dans l’offre de formation
Le cours de traduction servant d’étude de cas à cet article s’inscrit dans une offre de formation de Licence LLCER anglais dispensée à Nantes Université depuis septembre 2023. Il s’agissait, à travers la mise en place de nouvelles maquettes, d’enrichir et de diversifier l’offre de formation proposée aux étudiants, notamment en traduction, en privilégiant une approche par compétences (Tardif, 2006 ; Poumay et al., 2017 ; Poumay & Georges, 2022)5. Concrètement, cette refonte de la maquette s’est traduite par une approche plus professionnalisante des enseignements de traduction, tout en conservant un schéma classique de type « thème-version » que l’on retrouve dans la plupart des enseignements de traduction en contextes francophones (Levick & Pickford, 2021). Il s’agissait ainsi de continuer à répondre aux besoins des étudiants souhaitant se préparer aux concours de l’enseignement, tout en leur proposant une initiation à plusieurs métiers de la traduction6. Aussi, parmi les nouveaux enseignements de traduction proposés aux étudiants, le cours de « Cultural Translation » est désormais offert dans le cadre du tronc commun pour tous les étudiants de troisième année inscrits dans le parcours « anglais monolingue » au semestre 6, c’est-à-dire à la fin de leur cursus de premier cycle. Les étudiants en échange peuvent également s’inscrire à ce module, ce qui fut le cas dans le cours que nous avons proposé ce semestre, et ce qui a d’ailleurs énormément contribué au caractère interculturel et polyphone des échanges et des productions, comme nous le verrons par la suite.
Le cours de « Cultural Translation » proposé à Nantes Université s’inscrit donc dans une progression pédagogique que nous avons construite dès la première année et que l’on pourrait synthétiser comme suit :
Tableau 1 – Progression pédagogique de la L1 à la L3
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Année |
Libellé & format du cours Semestre 1 |
Libellé & format du cours Semestre 2 |
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L1 |
Translation (TD d’1 h) |
Introduction to Translation Studies (TD d’1 h) |
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L2 |
Translation Studies (CM et TD 2 × 1 h) |
Translation (TD thème-version, 2 × 1 h 30) |
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L3 |
Translation (TD, 2 h) |
Cultural Translation (TD, 1 h 30) |
Les libellés suffisamment englobants de la maquette nous permettent une certaine souplesse, puisque nous pouvons adapter le contenu des enseignements proposés d’une année et d’un public à l’autre, comme nous aurons l’occasion de l’expliquer lorsque nous reviendrons sur l’évolution du cours. Nous concernant, il s’agit avant tout d’offrir la possibilité aux étudiants de découvrir la traduction éditoriale7 à partir de notre expérience professionnelle en tant que traductrice littéraire en troisième année, après les avoir initiés à différents types et pratiques de traduction dès le S1 en première année (cours intitulé « Translation »)8, puis à la traductologie par la suite (au S2 en L1, mais aussi au début de la L2, dans le cadre du cours « Translation Studies » où nous proposons des passerelles entre théorie et pratique de la traduction, en faisant notamment intervenir des professionnels de la traduction et de métiers connexes en fonction des thématiques étudiées)9.
Nous allons à présent définir les contours du cours de « Cultural Translation » tel qu’il a été proposé aux étudiants de L3 lors de l’année universitaire 2024-2025, en revenant plus précisément sur son format, ses objectifs pédagogiques et ses modalités d’évaluation.
Format, objectifs pédagogiques et modalités d’évaluation du cours
Le module « Cultural Translation » est un cours de type TD (travaux dirigés) d’une 1 h 30 dispensé sur douze semaines. En 2024-2025, il se décomposait en trois groupes de TD dans lesquels étaient répartis un effectif total de 86 participants, comprenant 79 étudiants pour la plupart francophones, mais pas exclusivement, parmi lesquels 3 étudiants étaient dispensés d’assiduité (« DA »), et 7 étudiants en échange, dont 3 étaient anglophones, 2 roumanophones et 2 italophones.
Le sous-intitulé donné au cours lors de son itération en 2024-2025, « Translating Culture for the Francophone and Anglophone Book Sectors », permettait, dès la première séance, de situer le module dans une démarche professionnalisante, en précisant qu’il ne s’agissait pas d’un cours de « thème-version » et que nous partirions de nos propres expériences en tant que traductrice littéraire pour faire découvrir le monde de la traduction éditoriale aux participants. L’approche culturelle du cours a été introduite dès le début du cours en faisant un rappel du « Cultural Turn » que nous avions étudié dans le cadre du cours de « Translation Studies » en L2 (Snell Hornby, 1990 ; Bassnett & Lefevere, 1990) et en nous concentrant plus particulièrement sur la question de la traduction des références culturelles. Afin d’introduire concrètement cette problématique, un texte « surprise » riche en références culturelles et à visée humoristique a été proposé en début de semestre aux étudiants. Il s’agissait d’un extrait de Bridget Jones’s Diary (Fielding, 1996), dont la reconnaissance (pour certains, du moins) et la thématique accessible ont favorisé l’engagement et les échanges.
Ce premier travail a consisté en la préparation de traductions individuelles et en petits groupes, conçues non comme de simples « versions », mais comme des traductions destinées à la publication chez un éditeur français. Les choix opérés – adaptation ou conservation des références culturelles, parfois accompagnées de notes de bas de page – ont ensuite été mis en regard de la traduction d’Arlette Stroumza (Albin Michel, 1998), ouvrant une réflexion sur la pertinence des stratégies adoptées, sur l’évolution des normes traductives et sur l’éventuelle nécessité de retraduire le texte. Cette démarche a permis de dresser une typologie des références culturelles et d’analyser différentes stratégies de traitement des « CSI », en lien avec les conventions propres aux champs littéraires concernés. Nous avons notamment analysé les différentes formes de gloses et de notes, ainsi que l’importance de leur typographie et de leur emplacement, en montrant que le paratexte obéit à des normes littéraires et culturelles spécifiques, comme l’illustre la signalisation différente des notes de traducteur en contexte francophone et anglophone. La suite du semestre s’est resserrée sur la traduction d’extraits sélectionnés à partir de deux ouvrages que nous avions récemment (co)traduits ; pour le marché éditorial francophone, d’une part, en partant du récit Not for Everyday Use, de la Trinidadienne Elizabeth Nunez (Akashic Books, 2014) et pour le marché éditorial anglophone, d’autre part, en partant du premier roman de la Réunionnaise Gaëlle Bélem, Un monstre est là, derrière la porte (Gallimard, 2020). Les étudiants étaient donc invités à traduire dans les deux sens, anglais-français et français-anglais, ce à quoi les étudiants de Nantes Université avaient été préparés dans le cadre de leurs cours de L1 (« Translation ») et de L2 (cours de « thème-version »)10.
Les objectifs pédagogiques du cours de « Cultural Translation » étaient donc clairement resitués dans une progression logique par rapport à la formation proposée en licence. Le descriptif du cours, mis à disposition des étudiants, renseignait davantage sur les modalités pratiques du cours :
This translation class will immerse students in the professional world of literary translators. The class will especially focus on the translation of culture-specific references found in contemporary Francophone and Anglophone literatures. It will aim to introduce students to the realities of distinct publishing contexts and how they inform translation choices. As part of the class, students will get to work together on a small collaborative translation project in which they will be confronted to the translation of culture-specific items and for which they will be asked to reflect on their experiences and explain their translation strategies in a translator’s journal.
Pour ce cours de « Cultural Translation », les modalités d’évaluation étaient les suivantes : les étudiants auraient pour tâche finale la réalisation d’un travail collaboratif à effectuer en groupes de trois ou quatre, à remettre en fin de semestre. Ce travail collaboratif comprendrait :
- Un échantillon de traduction, correspondant à un extrait (au choix parmi deux passages de taille et de difficulté similaires) d’Un monstre est là, derrière la porte de Gaëlle Bélem. Les deux extraits incluaient des références culturelles parfois propres à la langue et à la culture de La Réunion.
- La conception d’une première et d’une quatrième de couverture pour la version anglaise du roman, en y intégrant le titre anglais, le nom de l’autrice, les noms des traducteurs (si les étudiants le jugeaient pertinent), le nom de la maison d’édition retenue pour le projet (les étudiants pouvaient soit partir d’une structure existante, soit en inventer une en précisant sa ligne éditoriale), une illustration pour la première de couverture et un blurb pour la quatrième de couverture, en tenant compte des pratiques éditoriales observées dans le champ littéraire anglophone11.
- La constitution d’un journal de bord dans lequel les étudiants devaient justifier leurs choix de traduction, de maison d’édition et de paratexte utilisé, notamment pour les première et quatrième de couverture. Il leur était également demandé d’aborder le côté collaboratif du projet en expliquant comment ils avaient personnellement et collectivement contribué au projet, et quelles avaient été les difficultés rencontrées et les solutions qu’ils avaient pu trouver pour résoudre ces problèmes.
À ces documents écrits s’ajoutait, en semaine 12, une présentation orale en temps limité qui prendrait la forme d’un pitch éditorial, imaginé selon la contrainte d’un « elevator pitch » au cours duquel les apprentis-traducteurs devraient convaincre la maison d’édition de la pertinence de leur projet afin de décrocher un contrat de traduction. La tâche finale se prolongerait par la possibilité de voir leurs travaux exposés à la BU Lettres de Nantes Université en s’impliquant directement dans le montage et la conception de l’exposition (nous avions soumis cette option au choix des étudiants et nous étions assurée de leur accord pour la diffusion de leurs travaux)12.
Il est important de souligner à ce stade qu’une contrainte supplémentaire avait été donnée aux étudiants : une traduction anglaise d’Un monstre est là, derrière la porte ayant été déjà réalisée et publiée pour le marché du Royaume-Uni et de l’Irlande, il leur faudrait prendre en compte cette donnée et donc démarcher une structure éditoriale implantée dans un autre territoire13. Cette réalité nous avait permis d’aborder la question cruciale de l’acquisition des droits étrangers et de leur logique de territorialisation, renforçant le côté pratique et professionnalisant du cours. Dans une même logique et afin de préparer au mieux les étudiants à leur tâche finale, nous avions par ailleurs organisé une rencontre avec l’autrice, Gaëlle Bélem, en mars 2024, ce qui avait permis aux étudiants de lui poser des questions sur son travail et d’éclaircir certains aspects des extraits du roman que les étudiants seraient amenés à traduire14. Lors de sa mise en place en 2023-2024, le cours avait également permis aux étudiants de L3 d’avoir un retour de différents professionnels de l’édition (traductrice anglaise et éditrice irlandaise) sur leurs travaux15. Concernant les modalités d’évaluation, nous avions indiqué que chaque étudiant serait noté individuellement pour ce projet, même si l’aspect collaboratif du travail effectué serait pris en compte. La grille d’évaluation utilisée pour ce cours a été mise à disposition en annexe (voir Annexe 1).
Nous allons à présent examiner plus en détail l’entrée culturelle du cours à travers la production des étudiants, en nous concentrant plus particulièrement sur les choix qu’ils ont faits pour traduire les références culturelles et sur la façon dont ces choix s’inséraient dans des lignes éditoriales et des contextes de publication spécifiques. Cela nous amènera à nous interroger notamment sur les enjeux éthiques et politiques que ces choix soulevaient. Nous reviendrons également sur deux composantes essentielles de ce cours, à savoir la collaboration et la créativité, afin de voir comment elles se sont manifestées dans le travail des étudiants et comment elles ont pu être intégrées à leur évaluation.
Traduire La Réunion pour différents marchés anglophones : propositions et positionnements des étudiants
Traduire les références culturelles : négociation des « CSI » entre stratégies d’adaptation et de conservation
Nous avons obtenu un total de 27 productions collaboratives pour le cours de « Cultural Translation ». Compte tenu de la contrainte précédemment évoquée liée à la parution, en octobre 2024, de There’s a Monster Behind the Door chez Bullaun Press qui détient les droits pour l’Irlande et le Royaume-Uni, les étudiants ont fait porter leurs choix de maison d’édition sur les marchés suivants : Amérique du Nord (États-Unis, essentiellement), Océanie (Australie et Nouvelle Zélande), Caraïbe (St Martin) et océan Indien (Maurice). Ces choix, qui ont bien entendu eu un impact sur leur manière de négocier les références culturelles, se répartissaient de la manière suivante :
Tableau 2 – Destination des projets
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Amérique du Nord (États-Unis et/ou Canada) |
19 projets |
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Océanie (Australie/Nouvelle Zélande) |
6 projets |
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Caraïbe (Saint-Martin) |
1 projet |
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Océan Indien (Maurice) |
1 projet |
Faute d’espace, nous ne serons pas en mesure de fournir une analyse exhaustive de tous les choix de traduction opérés par les étudiants. Nous avons donc sélectionné certaines des stratégies qui nous semblaient particulièrement pertinentes pour mettre en lumière non seulement l’aspect collaboratif du projet, mais aussi les réflexions éthiques et politiques que ces choix impliquaient et qui ont souvent été mis en lien avec les lignes éditoriales retenues par les apprentis-traducteurs.
Les deux extraits au choix proposés aux étudiants comportaient des références culturelles propres à La Réunion (par exemple l’expression issue du créole « pied de riz », expliquée comme « un meilleur parti » dans un glossaire constitué par l’autrice), mais aussi, et plus largement, associées à la France (« bar PMU », « francs », « mongolien », ou encore des exclamations de type « Tonnerre de sort ! » ou « Fi donc ! », pour ne donner que quelques exemples). Une autre difficulté présente dans les deux extraits à traduire était celle des jeux de mots, comme en attestent les passages suivants, dans lesquels la narratrice revient, tour à tour, sur son enfance et plus particulièrement sur le jour de sa naissance (extrait 1), puis sur la décision de sa mère de refaire sa vie après le départ de son père du domicile conjugal (extrait 2) :
Extrait 1 : Les cinq années suivantes, je les ai passées avec un air grave et sombre, c’est-à-dire en hurlant de toutes mes forces, la nuit, de préférence, entre trois et quatre heures du matin. En vérité, je ne pleurais pas, je me vengeais de mon premier bain d’où me vient, ma foi, ce caractère bien trempé. (Gaëlle Bélem, Un monstre est là, derrière la porte, 78 ; les caractères gras sont de notre fait)
Extrait 2 : — Peu me chaut ! aurait dit Mère si elle avait pu.
Mais, faute de vocabulaire, elle se contenta d’un non moins éloquent « Chaud devant ! » qui me laissait très sceptique lorsque je la voyais, un surligneur rose à la main, entourer consciencieusement les annonces les plus romantiques. (Ibid., 128 ; les caractères gras sont de notre fait)
Parmi les choix effectués par les étudiants, nous avons pu observer plusieurs stratégies, soit de conservation, soit d’adaptation des références culturelles, allant de l’équivalence jusqu’à l’emprunt, avec ou sans glose et/ou explication de type infrapaginale (« NdT ») ou en fin d’ouvrage (entrées de glossaire). Ces choix ont souvent fait l’objet de justifications de la part des étudiants dans leurs entrées individuelles ou collectives dans leurs journaux de bord, conformément aux attentes communiquées pour l’évaluation de ce cours. Aussi, pour un grand nombre d’étudiants, la lecture de leurs journaux de bord a permis de révéler les logiques mises en place dans leurs stratégies de traduction des références culturelles.
Dans un bout de traduction destiné à Allen & Unwin, maison d’édition australienne, un groupe de traducteurs a par exemple choisi de traduire « bar PMU » par « TAB16 » et d’adapter certains éléments du texte au public australien, comme indiqué dans leur journal de bord :
Since we chose to publish in Australia, we thought it would be good to include some Australian vocabulary where possible, in order to make the text feel more organic to an Australian audience. For example, I chose to translate ‘le moutard’ as ‘tacker’, since it is a word equivalent in tone, but grounds the language for an Australian reader, therefore making it seem less like a translation and more like an original text. Equally, this cultural adaptation does not take away from the original text as it still preserves the intent and tone.
D’autres choix similaires d’adaptation des références culturelles qui n’étaient pas propres à La Réunion ont été faits, notamment en ce qui concernait les exclamations précédemment citées, rendues par des injonctions de type « Oh Christ! », « Lord! » ou « Damnation! », notamment. Les jeux de mots ont pour leur part été plus compliqués à traduire et n’ont que rarement donné lieu à des passages heureux. Compte tenu de leur difficulté, nous avons neutralisé cet élément dans notre notation de la traduction et avons valorisé toute tentative un tant soit peu originale de rendre l’écart comique que l’on retrouvait notamment entre « Peu me chaut » et « Chaud devant », tout en tenant compte du contexte du passage (lecture des petites annonces pour faire une rencontre amoureuse). Ce fut notamment le cas dans la traduction suivante :
‘I could not care less!’ would have said Mother if she could have.
But, as she was lacking vocabulary, she made do with a no less eloquent – ‘Care bear!’, which would always leave me very skeptical, as I would see her carefully circling the most romantic ads with a pink highlighter in her hand.
Les journaux de bord des étudiants ont également permis de constater à quel point leur rencontre avec l’autrice avait contribué à définir leur positionnement en tant que traducteurs, aussi bien au niveau des stratégies de traduction retenues, notamment pour les références culturelles, que pour les autres choix éditoriaux qu’ils ont été amenés à faire. Dans le cadre de l’exposition à la BU Lettres, en plus de la réalisation d’affiches donnant à voir les premières et quatrièmes de couverture conçues par les étudiants, ceux-ci avaient aussi la possibilité de constituer des affiches à partir de leurs journaux de bord afin de faire entrer les usagers de la BU dans leur atelier de fabrication des traductions collaboratives. Certains groupes de traducteurs ont profité de cette occasion pour motiver leurs choix éditoriaux à partir d’éléments issus de leur rencontre avec l’autrice. Ce fut le cas pour un groupe de traductrices ayant proposé une traduction pour l’éditeur américain Archipelago Books et qui avaient incorporé les éléments suivants à leur résumé de quatrième de couverture :
“I have a book on my bedside table. Because I don’t have a gun.”
How does this girl from La Réunion gravitate between the transgenerational traumas of the Dessaintes family, inhabited by the desire for a brighter future, writing as a savior? Between determinism and misery, this trio composed of Mother, Father and daughter Dessaintes opens the door to these monsters that devour this family, trapped in a vicious circle of violence.
It is a novel that the author herself would describe as funny, sour, poignant and unforgettable, creating a Simpson family of Reunion embedded with a literary phrasing. So, open the door and let yourself embark in the universe of the Dessaintes in the neighborhood of Saint-Benoît of the 80s. (les caractères gras sont de notre fait)
Dans leur affiche (en français) réalisée pour l’exposition où elles revenaient sur leurs choix de traduction et éditoriaux, ces traductrices avaient commenté leur référence à la famille Simpson sur la quatrième de couverture :
Pour la création de la 4e de couverture, la rencontre avec l’autrice Gaëlle Bélem et ses descriptions de son premier roman nous ont permis de définir ce qui devait figurer sur le résumé. Par exemple, la phrase accrocheuse de la famille Dessaintes dépeinte comme une « Simpson family from La Réunion » (une famille Simpson venant de La Réunion), nous a permis d’établir un lien avec un public états-unien, familier avec cette série.
Traduction et littérature « postcoloniale » : traduire dans et depuis les marges
L’exercice de traduction collaborative mené par les étudiants s’inscrivait dans une perspective postcoloniale, à la croisée des marges géographiques, culturelles et discursives. En traduisant un texte réunionnais pour différents marchés anglophones, les étudiants ont dû naviguer entre des espaces littéraires souvent minorés, tout en rendant visibles des voix et des identités historiquement marginalisées (Saint-Loubert, 2023). Cette double posture – traduire une voix issue de La Réunion, un espace postcolonial, vers d’autres marges linguistiques et culturelles (soit en contexte océanien, soit en contexte de marge en Amérique du Nord, pour l’essentiel des projets) – a fortement influencé leurs choix éditoriaux et de traduction.
Plusieurs équipes ont ainsi fait preuve d’une conscience aiguë des enjeux identitaires liés à la traduction. Par exemple, un groupe multiculturel composé d’étudiants aux origines diverses (francophone, russophone, roumanophone) a choisi de s’adresser au marché nord-américain via la maison d’édition Graywolf Press, réputée pour son approche multiculturelle. Cette adéquation entre le profil de l’équipe et la ligne éditoriale retenue – soulignée par les étudiants dans leur journal de bord et leur présentation orale sous forme d’« elevator pitch » – a permis de renforcer la cohérence du projet, en plaçant la diversité culturelle au cœur de la traduction. D’autres groupes ont poussé plus loin cette démarche en créant eux-mêmes des maisons d’édition fictives, incarnant des projets engagés autour de la visibilité des voix minorisées. Par exemple, une équipe de traducteurs a fondé une maison d’édition visant à préserver les références culturelles réunionnaises intactes, même si leur lectorat principal était anglophone : ce choix expliquait le maintien de termes spécifiques tels que « pied de riz », accompagné d’une entrée de glossaire explicative. Ce procédé paratextuel, bien que perfectible dans sa formulation, témoignait d’une volonté de dialogue interculturel, en mettant en rapport une expression réunionnaise, resituée dans un contexte créole (« Li la trouve un pied d’riz ») avec un équivalent informel anglophone, « sugar mummy », introduit comme suit dans le glossaire : « He found himself a wealthy woman or he found himself a sugar mummy ». Le recours au paratexte se révèle ici essentiel pour gérer les tensions entre fidélité au texte source et compréhension du texte et de ses références culturelles par le lecteur cible. Les notes de bas de page et entrées de glossaire sont donc devenues des espaces de médiation, permettant d’intégrer des éléments culturels « marginaux » sans les effacer, ni les diluer. Cela soulignait une démarche traductive mise en place par les étudiants qui ne cherchait pas à homogénéiser les voix mais à en faire résonner la polyphonie, en particulier pour celles qui provenaient d’espaces dits « postcoloniaux » comme La Réunion.
D’autres équipes ont privilégié des circulations littéraires de type sud-sud, choisissant de traduire, par exemple, pour des publics australiens ou néo-zélandais. Ces groupes ont créé des maisons d’édition comme « Southern Publishers » ou « Three Sisters Publishing », dans lesquelles on retrouvait une volonté de construire des passerelles « transcoloniales » entre différentes marges géographiques et culturelles. C’est ce que nous rappelle ici le groupe de traductrices ayant imaginé un projet pour la maison d’édition fictive Three Sisters Publishing :
Our choice to create this [Australian] publisher was driven by the desire to adopt a transcolonial approach in our translation. We wanted to bridge cultural divides by using vocabulary that resonates with Australian readers while preserving the original text’s cultural specificities. […]
The chosen name: TSP, refers to the iconic Three Sisters rock formation in the Blue Mountains, reinforcing a connection with Australia’s natural and cultural heritage. This choice embodies our goal of enriching the Australian literary landscape with new cultural narratives in a manner that is both accessible and enriching.
Une autre équipe de traductrices, qui avait également opté pour une maison d’édition océanienne, avait pour sa part fait le choix de substituer la référence culturelle à une comptine française présente dans le deuxième extrait du texte (« pomme de reinette et pomme d’Api ») par une « nursery rhyme » australienne (« Kookaburra sits in the old gum tree »), ce qui illustre là encore un travail d’adaptation sensible qui visait à conserver l’esprit du texte de Gaëlle Bélem tout en inscrivant sa traduction anglaise dans un dialogue transocéanique. Cette démarche transcoloniale reflétait donc une ambition d’enrichissement mutuel et horizontal qui faisait écho à des circulations littéraires d’île-en-île que nous avions abordées en étudiant la traduction du récit d’Elizabeth Nunez pour une maison d’édition guadeloupéenne, situant la traduction comme espace de continuités possibles entre créoles et langues caribéennes.
Au-delà des choix linguistiques et culturels qu’elles ont faits, les équipes de traducteurs ont également pris en compte les contraintes éditoriales du marché anglophone, telles que l’acceptation de manuscrits non sollicités à certains moments de l’année ou l’importance des réseaux littéraires et des agents, soulignant leur engagement professionnel et leur pragmatisme17. L’exercice de traduction se faisant par ailleurs vers l’anglais, langue qui n’était pas la langue maternelle de la plupart des participants, les étudiants ont également largement fait appel à des personnes-ressources pour relire leur travail, comme cela leur avait été indiqué en cours, et ont aussi parfois impliqué des proches et artistes pour la réalisation des illustrations de leurs couvertures18. Ainsi, les traductions collaboratives réalisées dans le cadre du cours de « Cultural Translation » ne se limitaient pas à un simple transfert linguistique. Elles s’apparentaient à un vrai travail de mise en situation professionnelle qui faisait dialoguer des marges culturelles et littéraires à travers une attention portée aux voix minorisées et à la complexité des espaces postcoloniaux. Les marges du texte, ou paratexte, en particulier, y apparaissaient comme un outil fondamental de la démarche traductive des étudiants et visaient à rendre visibles et audibles des identités plurielles, tout en inscrivant le texte réunionnais dans un espace littéraire anglophone loin d’être homogène.
Retours d’expérience des étudiants et prolongements possibles du projet pédagogique
Feedback des étudiants
Lors de la dernière séance du cours, en semaine 12, une feuille de feedback sur le cours a été distribuée aux étudiants (voir Annexe 2). Les retours recueillis à l’issue du projet de traduction collaborative mettaient en évidence une diversité d’expériences, reflétant à la fois l’intérêt suscité par cette approche centrée autour de la créativité et les défis qu’elle a pu représenter. De manière générale, les réponses témoignaient d’un accueil très positif, les étudiants répondant quasi majoritairement aux deux premières questions par « Definitely agree » ou « Mostly agree », et soulignant tout particulièrement l’originalité du dispositif comparé aux formats plus traditionnels de type « thème-version ».
L’un des aspects les plus appréciés fut sans conteste la dimension collaborative du travail. Plusieurs étudiants ont exprimé leur enthousiasme à l’idée de construire ensemble des traductions, mettant en avant la richesse des échanges et la pluralité des interprétations : « I loved the fact that we could work all together, it was the best way to see the different translations that could be found by everyone. » Ce cadre collaboratif, associé à des temps réguliers de discussion et de débat, a été perçu comme un facteur de motivation et d’ouverture, créant un espace d’apprentissage plus horizontal où chacun pouvait s’exprimer librement.
Un autre aspect essentiel du cours pour les étudiants résidait dans l’approche culturelle de la traduction, qui leur a permis de sortir d’une vision purement linguistique de l’exercice. Nombre d’entre eux ont souligné l’importance accordée aux enjeux de représentation, en lien avec l’éthique de la traduction : « I was deeply interested in the ethical value that was added to translation through your care for cultural representation. » Ce positionnement pédagogique a permis une prise de conscience accrue des dynamiques postcoloniales et de la diversité des littératures anglophones : « It was interesting to have a cultural approach of translation. It allows to raise awareness about postcolonial writers and their struggles within the literary world. » Même parmi les locuteurs d’expression anglaise, l'expérience a été formatrice car elle leur a permis de pluraliser leur vision du monde anglophone : « Even being an anglophone, I learned about UK culture, which I never knew before. »
Par ailleurs, plusieurs étudiants ont salué le sentiment de liberté offert par cette approche moins normative de la traduction, ainsi que l’ancrage professionnalisant de la démarche. Pour certains, le projet a contribué à conforter des choix d’orientation, en donnant un aperçu concret des exigences du monde professionnel : « I really liked the fact that we approached translation through a more ‘professional’ point of view. » Enfin, la rencontre avec l’autrice traduite a constitué un moment fort du projet pour beaucoup d’étudiants, renforçant la dimension humaine et interculturelle de l’expérience.
Ces retours enthousiastes doivent toutefois être nuancés par des difficultés soulevées par certains. Le principal obstacle évoqué concernait la charge de travail liée à la tâche finale, perçue comme chronophage dans un semestre déjà dense en évaluations : « The most challenging thing about the module was the amount of work for the final project... » D’autres ont mentionné les délais rapprochés et le cumul de travaux de type dossiers à rendre, source de stress. Certaines limites du cadre collaboratif ont également été soulignées. Pour certains étudiants plus réservés, la nécessité d’entrer en interaction avec d’autres a pu générer de l’appréhension : « Not everyone socializes easily and having to find other people was stressful. » Un·e non-francophone a également pointé sa difficulté de compréhension de certaines références culturelles françaises, soulignant la nécessité d’un accompagnement plus explicite dans certains cas19.
Enfin, à la question invitant à résumer la tâche finale en un mot (« Choose one word to describe the final assessment (collaborative translation project, including the elevator pitch). »), les termes qui sont revenus le plus souvent sont les suivants : « challenging » (12 occurrences, dont une spécifiait « in the good sense of the term » et une autre était suivie de « 😊 »), « creative20 » (11 occurrences), « interesting » (8 occurrences), « fun » (7 occurrences) ou encore « enriching » (6 occurrences).
Figure 1 – Nuage de mots généré à partir du feedback des étudiants en réponse à la question 5 (voir Annexe 2)
Dans l’ensemble, les retours d’expérience des étudiants étaient donc très positifs, ce qui s’est reflété dans la qualité des travaux rendus et donc dans les notes obtenues. Ces retours constituent par ailleurs une ressource précieuse pour ajuster et enrichir notre démarche pour de futures réitérations du projet.
Prolongements pédagogiques possibles
Au vu des retours d’expériences des étudiants pour le cours de « Cultural Translation » dispensé en 2024-2025, l’un des points qu’il nous semble essentiel d’anticiper est celui des contraintes organisationnelles. Si notre marge de manœuvre est souvent limitée dans ce domaine, un travail en amont d’adaptation de la tâche finale et de concertation avec les collègues peut nous permettre de trouver des solutions aux problèmes évoqués par les étudiants dans leur feedback. Aussi, la perspective d’enseigner ce cours de traduction collaborative au semestre 5 (comme cela avait été le cas lors de sa première mise en place) a déjà été anticipée pour une prochaine réitération, du fait, notamment, d’une meilleure répartition entre les différents types d’évaluation proposés aux étudiants, leur permettant de se consacrer plus sereinement à un travail de type « dossier ». Si l’aspect « collaboratif » du cours a par ailleurs constitué un frein pour un petit nombre d’étudiants, il nous semble essentiel de conserver cet élément moteur du cours en continuant d’y préparer les étudiants dès la L1 à travers la réalisation de projets de moindre envergure et plus ponctuels leur permettant de développer sur le long cours leur capacité à travailler en équipe et leurs compétences interpersonnelles, conformément à l’approche par compétences (voir Annexe 3 pour un tableau récapitulatif des compétences développées dans le cadre du cours de « Cultural Translation » proposé aux étudiants).
L’approche créative autour de laquelle s’articulait le cours nous invite également à réfléchir plus largement et de manière collégiale sur les modalités d’évaluation des étudiants en contexte universitaire français. Contrairement aux cours de type « thème-version », fondés sur une évaluation des productions étudiantes à partir de l’erreur et d’un barème à partir de « points-fautes », une approche collaborative et créative de la traduction, en contexte éditorial ou autre, permet de réconcilier certains apprenants avec la traduction qu’ils considéraient jusque-là comme un exercice universitaire très codifié et normatif, souvent synonyme de bien plus de contraintes que de libertés. L’évaluation de la créativité des étudiants requiert néanmoins, selon nous, de mettre en place des modalités complémentaires à l’évaluation conventionnelle, souvent limitée à la seule note chiffrée, et peu compatible avec la notion même de « créativité ». Face à cette contrainte, nous avons tenté de valoriser non seulement la justesse des traductions proposées dans le cadre des projets collaboratifs (sans toutefois avoir recours à un barème de type « points-fautes »), mais aussi les savoir-être et savoir-faire des étudiants en situation professionnalisante. C’est la raison pour laquelle notre barème se composait de la manière suivante :
Tableau 3 – Barème
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Traduction de l’extrait |
/5 points |
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Choix de la maison d’édition, 1re et 4e de couverture |
/5 points |
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Entrées dans le journal de bord |
/5 points |
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Présentation orale (« elevator pitch ») |
/5 points |
Le journal de bord nous semble particulièrement intéressant d’un point de vue cognitif, car il invite les étudiants à articuler une réflexion sur le développement de leur travail, sur leur rôle au sein du groupe, tout en permettant d’évaluer non pas uniquement le « produit créatif », mais aussi tout le « processus créatif » (Filteau, 2009). Aussi, parmi les prolongements que nous envisageons pour ce cours, nous souhaitons mettre en place de nouveaux dispositifs d’évaluation impliquant des professionnels de la traduction et de l’édition qui viendraient s’ajouter à une évaluation de type universitaire, afin de renforcer la dimension professionnalisante du cours et de poursuivre des liens intersectoriels déjà amorcés dans notre première itération du cours, comme indiqué précédemment. À terme, ce type de liens permettrait, nous l’espérons, de générer des perspectives de stage, voire d’emploi pour les étudiants. La mise en place de l’exposition dans le prolongement du cours de « Cultural Translation » a d’ailleurs été elle aussi pensée en ce sens, afin de permettre aux étudiants de gagner de l’expérience dans le montage de projets culturels tout en leur donnant la possibilité de voir leurs travaux diffusés hors les murs de la classe. Nous envisageons d’ores et déjà de proposer de nouveau cette option en nous rapprochant notamment du tissu associatif local afin de favoriser une dissémination plus large, au-delà du seul cadre universitaire.
Un autre prolongement que nous avons envisagé consisterait également à impliquer des publics scolaires, notamment de La Réunion ou de la Caraïbe, en fonction des textes retenus pour les prochaines itérations du cours de traduction collaborative. Nous avions tenté cette expérience dans le cadre du dispositif « Pass Culture » en 2024, mais des contraintes de calendrier ne nous avaient pas permis de communiquer les retours des élèves d’une classe de troisième aux étudiants de L321. Enfin, si les effectifs que nous avons en L3 en contexte universitaire français ne nous permettent pas, dans l’immédiat, de mettre en place des projets pédagogiques de type « classes connectées » comme nous avions pu en mettre en œuvre dans d’autres contextes universitaires (entre l’Irlande et Trinidad), nous gardons en tête cette perspective de prolongement pour nos cours de traduction, tant ce type de pratique centrée sur les étudiants et mêlant innovation technologique, collaborations interdisciplinaires, inter-universitaires et intersectorielles, avaient profondément nourri nos environnements d’enseignement et d’apprentissage (Chinien & Saint-Loubert, 2025).
Conclusion
L’expérience du cours de « Cultural Translation » montre à quel point une pédagogie de la traduction fondée sur la créativité et la collaboration peut transformer les manières d’enseigner, d’apprendre et de concevoir la traduction elle-même. En impliquant les étudiants dans un projet de traduction littéraire incarné, centré autour de textes postcoloniaux contemporains et ancré dans des enjeux culturels spécifiques, cette démarche a permis de dépasser des approches purement techniques ou théoriques de la traduction pour ouvrir un espace de réflexion critique, d’engagement collectif et de co-construction des savoirs.
L’exposition finale organisée par les étudiants, à l’image de leur appropriation du projet, illustre la capacité de ce type d’initiative à générer un véritable dialogue entre cultures, langues et disciplines. En plaçant la traduction au cœur d’un processus pédagogique humaniste, ce projet redonne toute sa dimension éthique et politique à la traduction, en particulier lorsqu’il s’agit de faire circuler des voix issues des espaces postcoloniaux dans des langues comme le français ou l’anglais. En invitant les étudiants à devenir traducteurs, mais aussi créateurs, éditeurs, critiques et passeurs, le cours de « Cultural Translation » a donné à voir tout le potentiel d’une pédagogie expérientielle, où la traduction se pense véritablement « au-delà des mots » — comme un espace de créativité, de partage et d’émancipation.

