Si l’on considère que les savoirs, dans la diversité de leurs formes, de leurs objets et de leurs supports ne se constituent comme tels qu’en entrant dans les dynamiques de la circulation et de l’échange, de la communication et de la transmission, on est conduit à souligner leur dimension éminemment sociale, ou plus précisément les effets sociaux particuliers qu’ils induisent : dans une société, les savoirs dessinent de multiples lignes de clivage, entre ceux qui les détiennent et ceux qui aspirent à les posséder, entre ceux qui les partagent et ceux qui en gardent le monopole, entre ceux qui en reconnaissent ou en dénient le statut et la validité. Ils tissent aussi des liens entre les individus et permettent la formation de communautés dans lesquelles on les cultive, on les pratique, on les transmet.
Enrica Galazzi, Danielle Londei, 2022, « La Bibliothèque scientifique internationale : traduction et imaginaire des sciences à la fin du XIXe siècle », Pratiques, n° 195-196.
À l’heure où les processus de traduction sont de plus en plus guidés par des algorithmes sophistiqués (voir notre précédent numéro Comment continuer à former aux professions langagières à l’heure de l’intelligence artificielle ?), les interactions Homme-Machine sont vouées à s’intensifier, modifiant profondément les systèmes de production textuelle, de traduction, d'interprétation et de médiation. La sophistication technologique conduit ainsi à repenser les professions qui sont au cœur de ces évolutions en déplaçant et en réorganisant l’apport des interactions humaines au sein même du système technologique. Au-delà des outils de traduction neuronale pour la traduction automatique ou des logiciels d’assistance à la traduction, l’offre en plates-formes de télécollaboration s’est sensiblement élargie et diversifiée, permettant à des binômes ou à des équipes entières de professionnels de travailler plus efficacement à distance, que cette communication soit synchrone ou asynchrone.
Loin des mythes et stéréotypes prégnants du traducteur solitaire, que rappelaient Vandal-Sirois (2011 : 22), Ollier et al. (2015) ou encore Markowicz (2018 : 14), les professionnels de la traduction, de l’interprétation et de la rédaction technique travaillent le plus souvent à plusieurs, qu’ils soient à leur compte ou travaillant en agence. Or, les logiciels de communication synchrone, les wikis, les espaces distants partagés ont renforcé des modalités de travail qui mettent les professionnels en réseau. Ces réseaux peuvent être formels, au sein des agences, ou informels, comme c’est le cas avec les sous-titrages sauvages (fansubs). Ces pratiques collaboratives sont intéressantes en ce qu’elles constituent à la fois un moyen, une modalité et une fin. Une fin car, pour la rendre sereine et profitable, la collaboration gagne à être accompagnée, guidée et peut-être même enseignée.
C’est l’un des propos de ce numéro : voir dans quelle mesure l’agentivité humaine en interaction peut tirer parti aussi bien des outils d’aide à la traduction que des instruments de collaboration pour ré-humaniser un secteur inquiet de la mainmise du tout IA. Afin d’insuffler du potentiel humain dans l’activité langagière, nous gagnons sans doute à miser sur la créativité à plusieurs, l’échange des neurones physiques pour éventuellement exploiter les potentiels de la machine.
En tout état de cause, dans certains contextes professionnels, les différents corps de métier (réviseurs, terminologues, chefs de projets, responsables d’édition, rédacteurs…) qui gravitent autour du matériau langagier sont fréquemment en contact. Il nous paraît donc intéressant de cartographier ces formes de collaboration en vue de préparer les étudiants et étudiantes à des configurations de métiers plus complexes que les seules dynamiques entre activité de traduction et activité de révision ou bien entre activité de traduction automatique et post-édition humaine, où l’agent humain ne serait plus que le dernier maillon d’une production langagière taylorisée.
Comment le métier évolue-t-il ? Quelle adaptation à ces évolutions sur le plan des cursus, sur le plan des pratiques ? Comment la formation peut-elle suivre des évolutions technologiques effrénées tout en gardant son empreinte humaine et sa vocation humaniste ? Quelles pistes pour continuer à instiller de l’intelligence collective sans forcément renoncer aux possibilités offertes par l’IA ? Comment tirer le meilleur parti des outils de communication pour impulser des interactions mixtes entre humain et machine ou tout simplement entre humains ?
Il faudra sans doute collaborer au sein du métier et accentuer les liens entre des formations (universitaires et autres) qui sont déjà en réseau (nous pensons en particulier au Master européen en Traduction) en concrétisant les connexions par le biais de projets collaboratifs entre universités. Cela pourrait aussi se traduire par l’élaboration en commun de cursus adaptatifs, de nature à favoriser la collaboration dans les formations, les rétroactions entre pairs dans les pratiques pédagogiques. Cela permettrait peut-être aussi de redessiner les formes (déjà existantes) de simulations professionnelles, de liens entre apprentis langagiers et professionnels déjà engagés dans le métier.
Si l'on est conscient des logiques de marché qui se sont imposées depuis longtemps dans le secteur, si l’on est conscient de la philosophie productiviste et industrielle qui les accompagne, rien n’interdit d’envisager des parcours collectifs créatifs au sein de systèmes fortement technologisés, pour ménager des espaces de liberté créative et mettre en avant les possibles entre créativité pure (humaine) et re-créativité machinale. Pour ce faire, il faut continuer à parler, à échanger, à réfléchir au sein de cet écosystème qui est le nôtre. Il est sans doute vain de s’inscrire dans une posture de résistance éreintante. En revanche, proposer, à plusieurs, des modèles de collaboration mixtes et solidaires en redistribuant et en diversifiant les formes de cognitions entre humains et machines pourrait être une voie satisfaisante.
Scientifiquement parlant, les possibles sont vastes. L’état de l’art dessine déjà les contours de ces possibles : les résultats de travaux (télé)collaboratifs dans un contexte pédagogique en traduction (Van Egdom et al., 2024 ; Higashi et Frérot, 2023), les travaux en terminologie avec le projet « Terminology without Borders » (Elbaz & Loupaki, 2023), les projets mis en place pour l’interprétation, en communication technique, la collaboration des équipes pédagogiques, en interne, et avec les acteurs du secteur pour l’élaboration des formations (Brufau Alvira, 2024), la « collaboration » entre étudiants, professionnels, enseignants et technologies (Lacour et al., 2010 ; Vidrequin, 2023), les tâches collaboratives menées dans le cadre de la traduction didactique dans les filières littéraires et linguistiques (Hamon et Sofo, 2022). Les articles proposés dans ce numéro le complètent et témoignent du foisonnement, de la variété des recherches et des dispositifs visant la collaboration pour différents aspects du travail langagier.
L’article d’Elpida Loupaki et Maria Rzewuska-Waligora témoigne des connexions possibles entre profession et environnement pédagogique. Les autrices rendent compte d’un projet de gestion terminologique mené conjointement par des étudiants et la Direction générale de la traduction de la Commission européenne. Les étudiants expérimentent un environnement collaboratif, le Terminology Projects Module, pour nettoyer et actualiser à plusieurs mains des données terminologiques, partageant lors des différentes étapes du projet les tâches, les responsabilités et les validations de choix. Cette coopération leur permet de mobiliser des méthodologies professionnelles tout en s’insérant dans une chaîne de travail réelle.
En s’appuyant sur les 14 ans d’expérience d’un dispositif de télécollaboration entre étudiants communicateurs techniques et étudiants traducteurs, Patricia Minacori met en évidence la manière dont des projets à distance ont transformé la formation, en familiarisant les étudiants à une collaboration mise en place au moyen d’environnements numériques proches des pratiques professionnelles. La collaboration y repose sur la confiance, l’autonomie et la coordination entre pairs, avec une implication réduite mais structurante des enseignants. L’article montre comment les documents de cadrage, les chartes de communication et les retours réflexifs ont progressivement amélioré le fonctionnement collectif en développant des compétences disciplinaires, des savoir-être professionnels et la capacité à accompagner des équipes de langagiers.
Mathilde Mergeai, Valérie Maris et Lilou Marchal, elles, nous expliquent comment Le p’TI Journal, autre expérience créée au sein de la communauté universitaire, impulse une collaboration multifacette, où étudiants, enseignants et autres acteurs co-construisent une revue entièrement composée de traductions étudiantes. Les dynamiques collectives s’inscrivent dans le concept de « multiple translatorship », où la traduction est conçue comme activité distribuée entre divers agents. L’article analyse aussi les dispositifs pédagogiques qui organisent cette coopération, tels que les ateliers, les validations croisées ou les prises de décision éditoriales. L’enquête menée montre que cette modalité fédératrice renforce autonomie, réflexivité et solidarité entre pairs.
Virginie Buhl montre quant à elle comment PIRAT met en lumière un mode de collaboration pluridisciplinaire, réunissant enseignants de statuts variés et étudiants autour d’outils numériques en constante évolution. L’abécédaire révèle les défis d’un travail en équipe multilingue et multicompétent, où la coordination, l’adaptation et la co-conception pédagogique sont essentielles. Ce projet met en avant l’harmonisation des pratiques et des outils technologiques contribuant ainsi à la diversification des pratiques d’enseignement-apprentissage de la traduction en remettant au cœur de l’activité langagière les socles théoriques qui appuient l’activité de traduction. La collaboration y devient un levier pour repenser les objectifs en lien avec la méthodologie et la professionnalisation.
Le travail de Federica Villareale compare l’utilisation d’un outil de traduction assistée par ordinateur, d’une part, et celle d’un outil de traduction automatique (ChatGPT, en l’occurrence) couplée à des outils de collaboration à distance (visioconférence), d’autre part. La collaboration est double puisqu'à la coordination humaine (pour répartir et harmoniser la traduction) s’ajoute dans les deux cas une interaction homme-machine, soit dans l’outil de TAO, soit dans l’activité même de post-édition. Si le gain de temps noté avec l’utilisation de ChatGPT est minime, c’est parce que l'amélioration de la cohérence et de la qualité dans cette configuration demande plus de temps aux étudiants chargés des révisions, multiples et collectives, que dans le cas d’une traduction humaine. L’étude propose enfin un cadre pour organiser efficacement le travail collectif autour de ces technologies.
Enfin, Laëtitia Saint Loubert place la collaboration au centre d’une démarche créative intégrant les perspectives éditoriales pour les traductions ainsi élaborées. Les étudiants impliqués dans son projet de traduction littéraire ont en effet réalisé une traduction à plusieurs mains dans l’optique de la faire publier par une maison d’édition donnée, soit existante, soit fictive, dans les deux cas géographiquement et donc culturellement située. Les étudiants apprennent ainsi à traiter les enjeux culturels et éthiques inhérents aux textes postcoloniaux, tout en élaborant des solutions de traduction partagées. La coopération se manifeste aussi dans l’usage d’outils collaboratifs et l’organisation d’une exposition finale. Pour l’enseignante, la démarche implique un décentrement pédagogique afin d’intégrer les savoirs construits par le groupe. C’est précisément l’une des pistes que nous évoquions plus haut : une collaboration utilisatrice des outils numériques visant à stimuler la créativité collective.
À travers l’ensemble des projets étudiés, la collaboration apparaît comme un dispositif pluriel qui articule coordination humaine, médiation technologique et co-construction des savoirs. Qu’il s’agisse de communication technique, de traduction, de gestion terminologique ou de créations éditoriales, elle implique une circulation continue des responsabilités, où étudiants et enseignants négocient rôles, décisions et interprétations. Les environnements numériques, qu’ils soient professionnels ou pédagogiques, intensifient cette collaboration située, réflexive et ancrée dans des pratiques réelles. Dans ces contextes, la collaboration devient autant un apprentissage qu’un mode de production, forgeant autonomie, confiance et solidarité intellectuelle. Ce qui se dégage de manière transversale est ainsi une conception plurielle de la traduction et de sa didactique, où l’échange, l’ajustement mutuel et la construction partagée du sens constituent le cœur du processus.
